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Koukis Anastase-"LE MYTHE DU PÈRE PRIMITIF CHEZ FREUD. UN REMÈDE CONTRE LE DÉCLIN CONTEMPORAIN DE LA PATERNITÉ."

LE MYTHE DU PÈRE PRIMITIF CHEZ FREUD.

UN REMÈDE CONTRE LE DÉCLIN CONTEMPORAIN DE LA PATERNITÉ.

Anastase Koukis

Analyste de groupe, Psychanalyste.

 

  Chez Freud, comme chez Platon, le mythe, on le sait, joue un rôle foncièrement important. Son sens et sa fonction coincide, tenterait-on dire, au sens et à la fonction de la psychanalyse elle-même, celle-ci ayant son origine dans celui-ci. Or, chez Platon, du côté de la gnoséologie (ainsi que de l’ontologie), le mythe vient à suppléer à tout ce qui manque de la science, laquelle demeure, pour autant, le point ultime d’un réductionnisme à peu près absolue (Phaedr., 229B sq., 246A, 249C, 264CD, Tim., 29BC, 59D, Gorg., 505C, 505D, Républ., 382A, 247E, 278DE). Par contre, chez Freud, le mythe, sans surpasser la science, a, à plusieurs reprises, la priorité ontologique et groséologique sur elle; en plus, il y apporte le remède, dans la mesure où la science, loin de constituer la fin idéale de l’être humain, se glisse, de par sa nature, vers le dépassement des limites de la réalité, voire vers la paranoia.

Plus précisément, à la base d’un relativisme au sens kantien qui est procuré par la plasticité et l’imprévu de l’inconscient, Freud (1904) maintient que le νοῡς, fondement de la science, tend obstinément – sous la forme de la compulsion de répétition – à réduire les faits du monde extérieur à une seule cause; ce qui va à l’encontre de la multiplicité des causes qui règnent dans la nature et, s’enfonçant dans l’imaginaire, provoque une scission entre le moi et la réalité extérieure et intérieure. En somme, la science, du fait qu’elle s’obstine à réduire le réel à sa cause première, et comme celle-ci reste, en définitive, inconnue, aboutit à transformer complètement, ou presque, le réel en imaginaire; de la sorte, le réel, de même que l’imaginaire excessif, s’avère traumatique.

A l’opposé de la science, le mythe transfigure le réel par le biais d’un imaginaire subtil et à la fois décoratif. Aussi, le réel s’investit-il du pouvoir du symbolique et s’écarte-t-il de sa source traumatisante. Comme Lacan (1953-54, 1956-57) l’a bien affirmé, le mythe réunit le réel, l’imaginaire et le symbolique en une association qui s’avère constitutive de la réalité et, par extension, de la santé de l’esprit et de l’âme. Si la science, à son point extrême, s’approche de la psychose, le mythe, à condition qu’il se tiendra dans une juste mesure, peut conduire le sujet à la santé moyenne, à savoir à la névrose. Le réel, en tant qu’axe focal de l’inconscient, se situe, à l’exemple de celui-ci, dans un présent intemporel (Freud, 1904: 305, n. 1: "Das Unbewusste ist überhaupt zeitlos", Green, 2003), c’est-à-dire dans un présent qui caractérise la pré-histoire et/ou la partie psychotique de la personnalité (Bion, 1957). Or, le mythe permet au réel de franchir les limites de la conscience et d’entrer dans l’histoire qui est marquée de la temporalité, en principe de l’avenir; ce qui se conjugue indubitablement avec la partie névrotique de la personnalité.

Par surcroît, – ce qui plus est – le mythe enlève le caractère factuel au réel. Aussi, le réel se change-t-il en éventuel et le traumatique s’avère-t-il de l’ordre de l’éventualité. En même temps, le mythe revêt l’action d’une nuance forte d’éternité; de telle sorte que l’action, se déchargeant de la répétition imposée par la réalité, s’avère unique et exceptionnellement symbolique.

C’est en ce sens que le mythe, sous sa forme idéale, vient, enfin, se réunir à la science en un ensemble harmonieux (Freud, 1921).

Dans ces conditions, l’on peut concevoir aisément la raison pour laquelle Freud (1921: 151) considéra le mythe du père primitif – un mythe qu’il élabora par lui-même à partir des quelques remarques relatives de Darwin, de Atkinson et de Robertson Smith –, comme un "mythe scientifique" ("der wissenschaftlicher Mythus vom Vater der Urhorde") et, tout de même, comme pierre angulaire de l’édifice de la psychanalyse. Le père primitif, père de l’ère pré-historique, père éternellement " vivant " – ce qui était dû au fait que lui, seul, possédait les femmes de la tribu dans leur ensemble –, s’identifiait totalement au réel et, en conséquence à l’imaginaire, qui, sous sa forme la plus brutale, résistait à toute symbolisation. Or, cette dernière, de pair avec le passage de la pré-histoire à l’histoire, – un passage inévitable – éxigeait la mort du père. Si bien que, un jour les fils du père – condamnés par le père à vivre en exile –, le tuèrent. Il est probable que l’acte de tuer le père primitif a eu simultanément lieu dans plusieurs coins du monde pré-historique et, désormais, ce fait a été répété maintes fois et à plusieurs reprises. Mais, du moment qu’il s’agissait de la mythologie que de la réalité, le père a été exécuté une fois pour toutes (Freud, 1912-13, 1939). Somme toute, le sens de l’acte de tuer le père ne consistait pas en sa réalité mais bien en son éventualité et en sa possibilité. D’où émane sa valeur en tant que symbole de grande importance ainsi que son caractère de "construction" scientifique et, par extension, thérapeutique. L’action réalisée, quelque soit son effet civilisateur, n’en demeure pas moins une activité de barbare. C’est pourquoi, elle est propice à la psychose. L’action mythique, action imaginaire et symbolique à la fois, quelque primitive qu’elle soit, reconstruit et reconstitue le réel sur la base d’une lignée transcendantale à laquelle le réel puise chaque fois son idéation. Ce qui constitue vraiment une activité civilisatrice conduisant à l’univers de la névrose.

Dans ce sens, le père mort, le seul qui puisse être, par-dessus de tout, symbolique et, de même, à juste titre imaginaire et réel, – ce qui constitue bien un effet de la possibilité de mythifier la réalité –, dégage le sujet et l’histoire de l’abîme archaique et pré-œdipien et – de par l’interdiction rétroactive du parricide, – l’emporte vers le destin d’Œdipe (Lepastier, 1997; Green, 1969). Ce destin est le seul qui puisse donner vraiment au genre humain son élan vital (Bion, 1992).

Sans doute, le mythe du père primitif et, par extension, la psychanalyse elle-même, a-t-il aidé Freud, ainsi que les sociétés occidentales, à conceptualiser et, dans une certaine mesure, à se défendre contre le déclin de la paternité, tel qu’il se manifesta à la fin du XIX et au commencement du XX siècle. Or, il est bien douteux que ce même mythe puisse aider ces mêmes sociétés à se protéger contre le déclin de la paternité tel qu’il a éclaté de nos jours.

A l’époque de Freud, ce déclin, remontait à la crise, économique et idéologique à la fois, qu’affligeait l’Occident, lorsque celui-ci, à l’aube du capitalisme, était en train de s’industrialiser (Bénichou,1977, Leroy,1954, Hobsbawm, 1987).  Dans cette époque-là, l’idéologie – même sous sa forme destructrice – était encore bien fondée, valable, voire solide (Mannheim, 1985). Ce qui engendrait un dépôt de symbolique à partir duquel – et comme le réel n’était pas encore aussi excessif et destructif –, le symbolique émanant de la mort du père primitif pourrait s’absorber, augmenter et s’épanouir.

Notre époque, en revanche, est foncièrement caractérisée par la fin du capitalisme industriel et de l’ idéologie et par l’expansion du capitalisme post-industriel et de la pensée post-idéologique (Hobsbawm, 1994). C’est pourquoi, de nos jours l’on constate une chute considérable du symbolique ; ce qui fait le réel et l’imaginaire se détacher de celui-ci et régner, en pleine autonomie, voire en pleine omnipotence,  sous la forme  d’un matérialisme et d’un technocratisme absolus (Boltanski-Chiapello, 1999, Le Goff, 1999, Serfati, 2001, Taguieff, 2001).  Dans ces conditions, le père archaique, est revenu, – comme Freud l’a prévu, – sous la forme du père "vivant" contemporain; seulement celui-ci n’est pas un père qui aurait déjà gagné une intériorisation suffisante du père "mort", c’est-à-dire un père moyen symbolique, – ce qui a fait l’hypothèse de Freud – mais un père qui, ayant aliéné, par un matérialisme et un amoralisme technocratique, son pouvoir symbolique résiduel, s’avère propice au réel  et à l’imaginaire le plus cruels. Le père contemporain, d’une part, en quêtant avec persévérance l’éternité, fait tout pour empêcher le crime contre soi-même (sa mort symbolique) et, d’autre part, en soumettant les moyens à la fin, justifie le crime en tant que crime de raison (Serfati, 2001, Taguieff, 2001). Dans cette optique, le mythe freudien, dans la mesure où il présuppose la "mort" du père "vivant" comme condition absolue du symbolique, garde pour autant son efficacité. Néanmoins, comme son essor de donner de nouveau un caractère d’institution mythifiée à la paternité est inévitablement diminué, il faut faire plus.

Certes, l’idée du Nom-du-Père, proposée par Lacan comme le symbolique par excellence qui transcende le symbolique au sens freudien, semble y apporter un offre qui est vraiment précieux (Lacan, 1957-58). Cependant, cela ne suffit pas. D’ailleurs, y manque le mythe, alors qu’abonde la mythification, voire la mystification du signifiant. Aussi valable que l’idée de Lacan est, par ailleurs, l’idée de Bion (1992: 233-234, 239-240) que l’analyste devrait lier les associations des idées de l’analysant au mythe qui semble chaque fois y correspondre; de telle sorte que, le mythe – en principe le mythe d’Œdipe, – pourrait se transformer successivement en calcul algébrique. Seulement, dans ce cas, il s’agit bien plutôt d’une mathématisation du mythe (et de l’Œdipe) que d’une mythification de la paternité comme appartenant à l’ordre mathématique.

Voilà la raison pour laquelle, en définitive, une nouvelle mythification se manifeste extrêmement indispensable pour que l’idéal du père se reconstitue. Ce fait s’impose comme la dette suprême mais en même temps aussi le droit inaliénable de notre siècle.

 

 

Références bibliographiques

 

 

Bénichou, P. (1977) Le temps des prophètes : doctrines de l’âge romantique. Paris : Gallimard.

 

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Bion, W.R. (1992) Cogitations. London: Karnac.

Boltanski,L.- Chiapello, E. (1999) Le Nouvel Esprit du capitalisme. Paris:Gallimard.

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Freud, S. (1921) "Massen psychologie und Ich-Analyse", Gesammelte Werke, Bd. XIII, herausg. von Freud A., Bibring E., Hoffer W., Kris E., Isakower O. 10 Aufl. Frankfurt am Main: Fischer, 1998, pp. 71-161.

Freud, S. (1939 [1934-38]) "Der Mann Moses und die monotheistische Religion", Gesammelte Werke, Bd. XVI, herausg. von Freud A., Bibring E., Hoffer W., Kris E., Isakower O. 7 Aufl. Frankfurt am Main: Fischer, 1993, pp. 101-246.

Green, A. (1969) Un œil en trop. Le complexe d’Œdipe dans la tragédie. Paris: Éditions de Minuit.

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Hobsbawm, E.J. (1987) The Age of Empire, 1875-1914. London: Weidenfeld and Nicolson.

 

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Lacan, J. (1953-54) Le Séminaire. Livre I. Les écrits techniques de Freud. Paris: Seuil, 1975.

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Lacan, J. (1957-58) Le Séminaire. Livre V. Les formations de l’inconscient. Paris: Seuil, 1998.

Le Goff,J.-P.(1999) La Barbarie douce.La modernisation aveugle des enterprises et de l’ école.Paris: La Découverte.

Lepastier, S. (1997) "Analyse différentielle des sources mythiques dans la pensée de Freud", in Mythes et Psychanalyse (sous la direction de Anne Clancier et Cléopâtre Athanassiou-Popesco), Colloque de Cerisy. Paris: A. Dupin – S. Perrot.

Leroy, M. (1954) Histoire des idées sociales en France : d’Auguste Comte à P.J. Proudhon. Paris : Gallimard.

Mannheim, K. (1985) Ideologie und Utopie. Frankfurt am Main: Kloster­mann. terreur.

Serfati, Gl. (2001) La Mondialisation armée. Le déséquilibre de la terreur. Paris: Textuel.

Taguieff, P.-A. (2001) Résister au " bougisme ". Démocratie forte contre           mondialisation techno-marchante. Paris: Fayard.

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