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Jacques Cléopas-"LE TRANSFERT ET LA RÉALITÉ TRANSITIONNELLE : UN CHAMP DE CONTREPOINT ENTRE LA PSYCHANALYSE ET LES NEUROSCIENCES"

LE TRANSFERT ET LA RÉALITÉ TRANSITIONNELLE :

UN CHAMP DE CONTREPOINT ENTRE LA PSYCHANALYSE ET LES NEUROSCIENCES

 

Jacques Cléopas

 

 Marc Jeannerod et Nicolas Georgieff (2000) estiment que la scientificité de la psychanalyse devrait être évaluée par rapport à ce que fondamentalement elle est, un acte et une relation clinique, "…une pratique intersubjective dont l’objectif est d’induire des transformations de la vie psychique du sujet dans un but thérapeutique". Ils pensent ainsi qu’elle "…diffère d’une théorie scientifique visant à comprendre l’esprit".

 Je pense que le transfert, la polysémie qui le caractérise et qui le forme, oscillant du champ du somatosensoriel et du perceptif à celui-ci du représentatif et de l’hallucinatoire, correspond et est l’expression d'un ensemble dynamique de processus cérébraux. La valeur thérapeutique et de recherche de la théorie et de la clinique psychanalytique, s’étaye sur un fonctionnement fondamental de l'entité somatopsychique, du psychisme ainsi que du système nerveux, lequel, à travers la théorisation métapsychologique et surtout à travers le travail clinique, elle révèle, objectalise et élabore. En constituant ce que Jean Guillaumin appelle une "épreuve de la réalité psychique" (1975). Je me réfère à un ensemble de processus inter et intra individuels, tant cognitifs que psychiques, donc à des processus neuronaux, qui permet la discrimination et la liaison entre le psychisme et le corps au sein de l'entité somatopsychique, ainsi que la discrimination et la liaison (anaphorique aux précédentes) entre l'unité somatopsychique et les objets. Je proposerais l'appellation de cet ensemble de processus comme le champ de la réalité somatopsychique transitionnelle.

 La notion de la réalité transitionnelle que nous proposons est liée au mécanisme de la "double limite" décrite par André Green (1983, 2002) s’inspirant des travaux de Winnicott concernant l’aire et l'objet transitionnels. Le mode de relation et la limite entre la réalité intérieure et la réalité extérieure, se redoublent et se reproduisent au sein du psychisme, en conduisant à la discrimination des systèmes du conscient, du préconscient et de l’inconscient. Le type des processus développés entre les instances psychiques est fonction des relations dynamiques engendrées entre l'entité somatopsychique et les objets, permettant un travail de mentalisation réciproque. Je dirais que la notion de la réalité transitionnelle concerne le développement de certaines aires de processus de liaison, créant et disposant de morphèmes potentiels ou virtuels et des modes potentiels d'auto-organisation : a) à l’intérieur des processus somatiques, peut-être dans ce que la théorie psychosomatique nomme comme l’inconscient somatique, b) aux limites du psychisme et du corps, c) entre les instances psychiques, ainsi que d) entre l'unité somatopsychique et les objets de l'environnement extérieur. Dans le cadre psychanalytique, ces morphèmes et ces processus s'expriment au sein de la relation transférentielle.

 Dans la théorie psychanalytique la question de la définition de la réalité psychique par rapport à la réalité extérieure a occupé la pensée de Freud ainsi que plusieurs de ses successeurs. Le corps en raison de sa liaison avec les pulsions et la sexualité, ou peut-être afin d’éviter le faute épistémologique du dualisme, habituellement il fait parti de la réalité intérieure et de la réalité psychique. Selon certains auteurs, comme Florence Bégoin-Guignard (1990), "la réalité psychique d’un sujet ne s’oppose pas… à une réalité matérielle, mais bien à une réalité extérieure du psychisme, y compris le corps du sujet et la réalité psychique de l’autre", et j’y ajouterais, y compris la réalité somatique et cognitive de l’autre. Selon André Green le biologique s'intègre dans la réalité intérieure puisque les pulsions de la deuxième topique sont placées dans l’inconscient, dans l’espace de l’instance du ça. Ici, la réalité extérieure concerne les objets extérieurs. Si nous admettrions que les pulsions se situent dans le ça, il ne faudrait pas oublier qu’il s’agit déjà d’un représentant, à l’intersection du corps et du psychique. En étant déjà quelque chose de différent ou en voie de différenciation de la réalité biologique. La réalité du corps et du système nerveux constitue la réalité intérieure la plus fondamentale. Cependant, par rapport à la réalité psychique se pose la question concernant la façon et les mécanismes au moyen desquels un objet ou une fonction biologique, deviendront aussi un objet psychique et acquerront ainsi un sens dans le champ du psychisme, et inversement. C'est-à-dire que se pose la question à propos de l'ensemble des processus qui assurent une forme d’une double exigence de travail, du somatique vers le psychique et du psychique vers le somatique. 

 La relation entre le psychisme et le soma constitue ce qui est appelé le " binding problem ". Dans la bibliographie neuroscientifique, neuro-philosophique et neuro-psychanalytique a été formulée un modèle de réponse avec la notion d’un monisme à double aspect (dual aspect monism). L’approche de Solms et Turnbull (2002), de Panksepp (1998, 2005) ou de Βernard et Bianca Lechevalier (1998), propose que dans le cadre du double monisme se produit une double lecture, l’une psychanalytique (ou mentale) et l’autre neurobiologique, de la même matière première biologique. Mon idée est qu’une seconde lecture ou une lecture différente, signifie, et ceci toujours si non il n’y a pas eu une seconde lecture, la réalisation d’un deuxième ou d'un autre texte. Intermédiairement, celui-ci étant le rôle du lecteur et interprète, se déploie un travail et un corps de transferts et de passages réciproques de l’un vers l'autre texte. Donc une troisième forme de réalité transitionnelle. L’écriture d’un troisième texte tant métabiologique que métapsychologique. Je proposerais ainsi la notion d’un monisme transitionnel. Il s’agit d’un double monisme qui se réfère à une unité somatopsychique, et à l’intérieur de celle-ci à une discrimination entre le somatique et le psychisme, laquelle, pour qu’elle soit fondée et qu’elle s’accomplisse, présuppose l’existence d’un mode dynamique de liaison et de transition.

 Un point de repère et point de départ essentiel de ces pensées, constituent certaines observations venant de l’approche clinique de patients neuropsychologiques, ayant comme objet la réhabilitation des fonctions intellectuelles supérieures (les aphasies, les troubles de la mémoire, les agnosies, les apraxies) causées par des lésions cérébrales, ou ayant comme objet l’approche psychothérapeutique. Fréquemment, au cours des séances thérapeutiques est observée une amélioration fluctuante et passagère des déficits neuropsychologiques ainsi que du rendement du fonctionnement cognitif. L'amélioration ou au contraire la détérioration de la symptomatologie, sont fonction de l’évolution et de la dynamique de la relation thérapeutique, non pas seulement en psychothérapie ou en neuropsychologie mais aussi dans le cadre d’autres thérapie de réhabilitation neurologique. Nous avons donc observé que la fluctuation du rendement ou encore la levée passagère et non prévue d'un symptôme neuropsychologique, est en rapport avec le travail de perlaboration entamé dans la relation thérapeutique, concernant des aspects de la sensoriomotricité, du fonctionnement cognitif ou des processus endopsychiques. C'est donc lié aux mouvements et à la qualité des mouvements exprimés dans la relation thérapeutique. De même, l'amélioration observée diminue et le plus souvent ne se reproduit pas lors de la prochaine séance, ou cesse pendant les intervalles. D’autres fois, en écho d'un mouvement précédant d'amélioration cognitive ou motrice passagères, au cours des prochaines séances, émerge un élément de réhabilitation nouveau et différent, voire un nouveau mode de mentalisation du vécu du déficit, ou au contraire, apparaissent des mouvements de désorganisation et de régression formelle. Ces mouvements de fluctuations dynamiques sont bien connus au sein de la clinique psychanalytique. Cependant dans ce cas nous avons à faire directement au fonctionnement et au dysfonctionnement de l’entité somatopsychique au niveau sensorimoteur, cognitif et neuronal. Ce que nous observons appartient à ce qui est défini par la psychanalyse comme de l’ordre du pré-psychique. L’analyse approfondie de la séméiologie neuropsychologique et du matériel clinique, en suivant la méthodologie proposée par Alexander Luria (1973, 1980) agencée avec l'approche clinique psychanalytique, révèle l'importance du travail thérapeutique et nous emmène à nous poser une série de questions concernant la formation et l’évolution des symptômes neuropsychologiques. Je considère que le symptôme neuropsychologique ainsi que la clinique neuropsychologique, constituent un exemple de la clinique de la liaison entre le corps, la cognition et le psychisme et qu’elle se situe à l’intersection des neurosciences, de la psychanalyse et de la psychosomatique. L’agencement des approches neuropsychologique et psychanalytique cliniques, a déjà été développée par Karen et Marc Solms (2000), Oliver Turnbull (2004) et par Hélène Oppenheim-Gluckman (2000). Une approche similaire appartient à Bernard et  Bianca Lechevalier (id.). Dans ces approches apparaît l'importance et l'effet de la relation transférentielle sur la formation et l’évolution de la symptomatologie neuropsychologique, sans pour autant que les mécanismes psychiques cognitifs ou neuronaux sous-jacents, soient examinés.

 Mais venons au coeur de notre discussion, en examinant certains points probables d’étayage neuronal du champ de la réalité transitionnelle et du transfert. Nos repères vont être les approches psychanalytiques et neuroscientifiques des processus de l’empathie et de l'introspection, des représentations d'action et de la métaphore. Le fonctionnement du champ somatopsychique de la réalité transitionnelle pourrait être résumé à une forme de relation entre deux parties, où l’une semble exprimer vers l’autre, "ce que tu dis, ce qui tu est, ou tu as l'intention de faire et ce que je retrace, pour moi signifie, me rappelle de mon histoire ou de notre histoire commune, ceci…". L’ensemble de ces éléments se transfère et se représente en tant que des éléments formants potentiels à l’intérieur de la relation, et ensuite, en tant que modes potentiels d'auto-organisation de chacune des parties constitutives la relation.

 Des recherches récentes, ont montré que le fonctionnement du neurone et de la synapse, le fonctionnement du système limbique et peut-être la totalité du fonctionnement cérébral, s’établissent selon les lois de la théorie du chaos et des systèmes d’auto-organisation. L’idée est qu'il ne subsiste pas seulement de relations de causalité linéaire ou des formes simples de rétroaction. Le fonctionnement d'un système complexe est déterminé dynamiquement, via la succession de périodes transitoires d'instabilité et de périodes de stabilisation, selon la sensibilité du système aux conditions initiales minimes et imprévisibles, si ce n’est que dans l’après-coup. Donc, selon l’existence et le type de certains "attracteurs étranges", autour desquels à la phase de stabilisation, un système "s’entasse". Ces approches ont été développées métaphoriquement en psychanalyse par Georges et Sylvie Pragier et par J.M. Quinodoz.

 Une image primaire des processus transitionnels, en tant que champ de mise en disposition de modes potentiels d'action et d’énaction, semble être assurée par la plasticité neuronale. Comme Elias Kouvelas le fait remarquer, Edelman, Ameisen ainsi que d’autres chercheurs contemporains, ont montré l’importance des propriétés du neurone et da la synapse par rapport au développement de la subjectivité. Bear (2003) fait remarquer que la modification du fonctionnement synaptique, dépend de l'expérience, de l’état actuel et de ce qui se forme dans l'espace de la synapse, ce qu’il appelle une "métaplasticité". C’est à dire une plasticité de la plasticité de la synapse. Ce qui nous fait voir que l’expérience et la mémoire subjective ont une importance capitale, mais elles ne suffisent pas. Il y faut l’émergence de processus stochastiques et non linéaires de la synapse. Il faudrait une entente, une corrélation intermédiaire entre l'activité des neurones pré et post-synaptiques selon leur sensibilité aux conditions minimes et imprévisibles de l’expérience précédente et actuelle.

En théorie psychanalytique, la constitution de la réalité psychique ou la psychisation, survient à travers une discrimination progressive entre l’affect et les représentations (Green) à partir des processus pulsionnels primaires et du représentant pulsionnel. Cette position psychanalytique semble se confirmer et correspondre à un point nodal de la croissance endosomatique des processus transitionnels, assurés par l’activité des noyaux du tegmentum du tronc cérébral, particulièrement ceux du gris périadequal (PAG) et de ses liaisons avec le système limbique, paralimbique et le système cortico-thalamique. D’après les opinions différentes mais aussi convergentes de Damasio (1999, 2003) et de Panksepp (1998, 2005) dans cette région se produit la rencontre et la corrélation entre les états corporelles qui y sont représentées et les objets, où, l'objet peut être un stimulus extérieur ou intérieur, proprioceptif ou intéroceptif. La conséquence de cette procédure est la différentiation des diverses formes de mémoire et des mouvements affectifs. À ce niveau des processus nous observons, qu’à l’intérieur de l'entité initiale se produisent des relations objectales endosomatiques, et, des relations de ce complexe par rapport aux autres objets.

 La réalité psychique entendue en tant que l’inconscient ou l’ensemble de l'appareil psychique, est caractérisée par une polysémie et par des variations qualitatives. Walter Freeman (2000a, 2000b, 2003) a développé l'approche neurodynamique du fonctionnement cérébral. Il analyse le fonctionnement de l’architecture du système limbique en y appliquant la théorie du chaos et de l’auto-organisation. Edelman décrit le fonctionnement et les liaisons du système limbique entant qu’un ventilateur rayonnant, à double sens, vers l’ensemble de la topographie cérébrale. Les attracteurs étranges que nous avons décrits ainsi que la sensibilité aux conditions minimes et non prévues du système limbique, permettent la création de modes potentiels de perception, de mentalisation et d’action, donc des propriétés qui conditionnent l’organisation psychique. Je pense que les dispositions potentielles venant du système limbique peuvent concerner le champ du fonctionnement psychique, le champ du cognitif ou du somatosensoriel, et surtout celui de la relation entre eux. Ainsi elles se réfèrent tant à un processus du type du préconscient psychanalytique, qu’à une forme cognitive voire somatique de mentalisation. L’approche neurodynamique ajoute à l’approche darwinienne de Edelman ainsi qu’à la notion de la re-entrée, une dynamique évolutionniste particulière dans le sens d’un axe horizontal. Ce qui se produit à partir d’un

processus chaotique et non prévisible, ne possède pas une histoire concrète de développement, ni un stade antérieur qui puissent être narrés à travers le temps historique. Il s’auto-émerge, et alors, le produit de l'émersion s'intègre à la marche évolutive de l'entité somatopsychique et au sein des différenciations développées.  En termes psychanalytiques, il ne s’explique pas à travers la remémoration, mais il s’interprète et se construit dans le processus du transfert. Par ailleurs c’est de cette façon que s’ouvre toute la possibilité d’introduction d’éléments de changement, de différenciation et de mobilisation d’un système.

 Un champ fondamental de rencontre entre les neurosciences et la psychanalyse à propos du transfert, constitue leur approche réciproque de l’empathie et des représentations d'action. De 1990 jusqu'à aujourd'hui, Fred Levin (1990), Allan Schore (1994, 2003), Glen Gabbard (2002) et Regina Pally (2005) ont formulé quatre propositions théoriques concernant le fonctionnement du transfert et ses éventuelles corrélations neuronales. Ces auteurs s’appuient sur certaines données de la recherche neuroscientifique par rapport au corpus théorique et clinique qu’ils suivent.  C’est à dire les théories de l’attachement, la théorie des relations objectales et surtout le modèle de la technique thérapeutique interpersonnelle et intersubjective. À mon sens ces approches proposent une interprétation partiale du fonctionnement de l’empathie, comme une relation du type " je te comprends - tu me comprend, ou, je te ressens - tu me ressens ", voire en tant que des identifications caractérologiques ou des indentifications basées sur le perceptif. Je considère que le fonctionnement de l’empathie se réfère à quelque chose se plus qu’à l’interpersonnel et l’intersubjectif ou aux identifications primaires. Il se réfère à l’avènement de ce que Freud (1913) veut dire en assimilant la névrose du transfère, à un "organisme complet". Un organisme commun et intermédiaire, tant réel et complet, que virtuel et transitionnel. En suivant la pensée : de Lebovici (1998, 2002) quand il  mentionne l’empathie métaphorisante, c'est-à-dire la métaphore du ressenti du vécu inconscient de l’autre en représentations· celle de de M’Uzan (1977) quand il  mentionne le "système paradoxal", selon lequel le psychisme de l’analyste, en acceptant un certain degré d’altération ou de perte de son propre sentiment d’identité et de sa cohésion narcissique, il devient "littéralement l’appareil psychique de l’analysé"· celle de Widlöcher (1999, 2004) quand il mentionne la notion de la "co-pensée) et de la "dissection" de l’empathie, à partir desquelles l’analyste, se basant sur ses identifications d’avec son patient et en analysant ses propres mouvements intérieurs, il construit des formes d’"interprétations potentielles" du vécu de l’autre, ou celle des Botella (1990, 2001) autour de la régression formelle de la pensée de l’analyste, je dirais que : l’empathie constitue une forme d’introspection à propos de l’autre. Elle sa caractérise d’une polysémie analogue à celle du fonctionnement de l’appareil psychique. Elle concerne, non pas seulement les identifications primaires ou secondaires, mais le renoncement aux investissements et aux bénéfices narcissiques au profit de la compréhension de l'objet, sur la base des représentations, des affects et des pensées intérieures. Elle se réfère à des dispositions, à un mouvement et un travail de positif (mais pour autant non pas à un affect positif), sur le terrain d’un travail de négatif. C’est un renoncement de l’appareil psychique du sujet, tout en maintenant la capacité discriminatoire entre le self et l'objet, vers l’éprouvé des pensées ou des affects de l'autre, mais non pas pour l’autre. Plus que d’amour pour l’objet, c’est un renoncement introspectif envers celui-ci. Et dans ce sens il est plutôt de l’ordre de l’anti-narcissisme (Pasche, 1969).

 Les données de la recherche neuroscientifique actuelle, révèlent l’existence d’un cadre fondamental des processus de l’empathie et de l'introspection, lequel je pense qu'il converge et appuie le ponit de vue psychanalytique que nous venons de décrire à propos de l’empathie.  Selon Blair (2005) et Decety (2006) l’empathie pourrait être considerée comme représentative et/ou cognitive, comme une empathie motrice ou une empathie des représentations d’action motrices, et en tant qu’émotionnelle et/ou affective.

 La théorie de l’esprit neuronale, représentée surtout par Frith (2003), Gallagher (2003) et plus récemment par les recherches de Rebecca Saxe, (2005, 2006), se définit comme l’aptitude des processus cérébraux vers une "prévision exacte de la conduite   d'autres individus, presque comme si nous lisions leur esprit. Cette faculté exceptionnelle est connue en tant que quelqu’un ait une " théorie de l'esprit ", ou qu’il mentalise (mentalizing)". Il s’agit de la capacité de penser autour de la pensée de l’autre, en se basant sur les traces mnésiques et le vécu subjectifs. Les principales structures cérébrales faisant partie de la théorie de l’esprit sont : le cortex préfrontal médian et la région paracingulaire, le sulcus temporal supérieur et la jonction temporo-pariétale. La construction d'une théorie de l'esprit correspond à la synergie dynamique de l'ensemble de ces régions ainsi que d'autres structures de

soutien. Nous évoquerons quelques-unes parmi les nombreuses découvertes de la recherche en ce domaine. Les Frith mentionnent le fonctionnement du "découplage", assuré par le cortex préfrontal médian. Il correspond à la capacité vers une libération virtuelle interne des données de la réalité actuelle, permettant le développement de certaines formes potentielles de pensée subjective autour de la pensée et le comportement de l’autre. Il est aussi observé (Saxe) que l’activité de cette région cérébrale, or le processus d’empathie et d’introspection, se réduisent lorsque l’attention et la perception sont attirées par les éléments sociaux, caractérologiques, ainsi que par les éléments physiques ou verbaux actuels émis par l’autre. Ces éléments, malgré le fait qu’ils peuvent renforcer les identifications inconscientes avec l’autre et ainsi soutenir la relation transférentielle, ils apparaissent incompatibles par rapport à la progression et l'approfondissement de l’empathie et de l’introspection. La neuroscience apporte ainsi un point d’appui au principe freudien de l’asymétrie de la relation psychanalytique et montre les limitations engendrées par le modèle interpersonnel de la technique thérapeutique. Dans le même sens, à partir des données neuroscientifiques nous observons que l’empathie concerne la mobilisation de représentations intérieures de la part de celui qui pense autour de la pensée ou des intentions de l'autre, en tant que sujet d'un vécu. Conformément aux résultats de nombreuses études, l’empathie se différencie de l’état d’un sujet qui agit, qui éprouve ou qui devient l’objet d’un vécu actuel, et elle est différenciée par rapport à l’état d'investissement de soi. Rebecca Saxe et Jean Decety considèrent que l'activité de la jonction temporo-pariétale est déterminante pour l'"attribution de situations transitoires de l'esprit" ainsi que pour l’évitement d’un état fusionnel entre soi et l’autre. Saxe et Wexler (2005) soulignent que l’activité de la jonction temporo-pariétale droite "reflète un processus de constitution d'un modèle cohérent de l'esprit du protagoniste [de l'objet], sans se référer à l’état d'esprit du sujet [qui développe une théorie de l'esprit]". En conséquence nous rencontrons ici une confirmation probable de la situation paradoxale mentionnée par de M’Uzan, ainsi que de l’image d’un renoncement de l’appareil psychique ou de la cognition de la part du sujet, sans toutefois qu’un état fusionnel se produise, comme c’est suggéré par Decety (2006) et Goldman (2005).

 

Les équipes de recherche de Rizzolatti (1996, 1998, 2001), de Iacoboni (2002, 2005), ou de Perrett (1990, 1994) et bien d’autres, ainsi que les recherches menées par Marc Jeannerod (2002, 2003) ont démontré l’activité du système des neurones miroirs et à travers celle-ci, la capacité d’empathie à propos de l’état et des intentions d’action de l’autre. Le système des neurones miroirs comprend la partie inférieure du cortex pré-moteur, la partie inférieure du cortex pariétal et la circonvolution temporale supérieure. L’idée est qu’à partir des stimuli sensoriels auditifs et visuels, se forme une simulation intérieure de l'action et de l'intention d'action de l'autre, sans pour autant que l’action elle-même soit manifestée ou exprimée. Il s’agit donc d’une simulation intérieure de l’autre, fondée sur les représentations d’action, déjà inscrites ou se formant intra-subjectivement au cours du vécu relationnel, lesquelles, dit Jeannerod, nous partageons inter-subjectivement avec l’autre. En psychanalyse la notion des représentations d’action a été proposée par Perron et Perron-Boreli (1987) dans le but de montrer l’organisation dynamique du fantasme par rapport aux représentations. Les représentations d’action se retrouvent au noyau de l’organisation des fantasmes et du rêve. Ils disent que le fantasme est "la représentation d’une relation fantasmatique de sujet à objet, en tant que protagonistes d’une action". D’une manière analogue Le Guen (2002) se réfère à "ces agirs qui agissent la cure". Ainsi se trouve créée une simulation partagée de représentations d’action assurée par le système des neurones miroirs. Il a été constaté que sur le plan anatomo-fonctionnel le système des neurones miroirs, est lié à l'organisation et l'expression verbale, par rapport à laquelle les représentations d'action motrices constituent un stade évolutif antérieur tant phylogénétique qu’ontogénétique. De ce constat et en accord avec les données cliniques de la thérapie de patients aphasiques, nous dirions que le corps configure et mobilise le discours et que le discours configure, exige ou propose un travail vers le corps. Selon le fonctionnement audiovisuel des neurones miroirs et de leurs liens avec les ganglions de base et le système limbique, nous observons un soutient des thèses psychanalytiques concernant la liaison entre les représentations de mot ou de chose et des pulsions, à l’intérieur de la formation des représentations d’action. Nous comprendrions ainsi l’importance du circuit des neurones miroirs par rapport à la formation du fantasme.

 

Pierre Marty et Michel Fain dans leur article de 1955 au sujet de "la relation motrice pulsionnelle primaire", ils écrivent que "certaines formes de relation de nos patients trouvent en nous un écho, un moule qui les enregistre parfaitement, et qui constitue sans doute une partie importante de notre intuition". Cette pensée de Marty et Fain je crois qu’elle annonce, prédit la découverte de l'activité des neurones miroirs et l'importance des représentations d'action, en tant qu’un ensemble de traces sensorimotrices, de formes motrices de relation à l'objet de la pulsion, en tant que représentations de la structure sujet – action – objet, et en tant que processus d’un passage à double sens, de et vers les représentations de mots. Par ailleurs l'opinion formulée par Freud en parlant de la composante verbale auditive, "annonçant des mouvements exécutés par soi-même" imitant un objet extérieur émettant "certains bruits", n’est-ce pas une expression de l’activité du système des neurones miroirs? La clinique des patients aphasiques ou somatoagnosiques nous fait observer l’importance des représentations d’action, partagées et élaborées au sein de la relation thérapeutique entant que champ transitionnel, par rapport à l’amélioration des déficits moteurs, cognitifs ou psychiques, et aussi par rapport à l’expression de mouvements des désorganisations respectifs.

 Dans la théorie de l’esprit nous avons vu qu’on utilise le terme psychanalytique et psychosomatique de la mentalisation. Nous soulignerons cependant qu'il s'agit d'un processus de mentalisation qui peut aussi bien concerner des représentations cognitives, conscientes ou inconscientes, sans que soit indispensable la liaison avec les affects, et que, par conséquent, elle ne concerne pas exclusivement le développement des processus du préconscient. Respectivement, les représentations d'action et le système des neurones miroirs parcourent et concernent l'ensemble des champs d'organisation et de fonctionnement de l'entité somatopsychique, allant du primaire, du pré-psychique ou de l’inconscient somatique, du cognitif jusqu’au niveau des processus secondaires. Je dirais qu’ainsi, sont parcourus et substantiellement se distinguent et se lient entre eux, les champs de la réalité somatique, de la réalité cognitive et de la réalité psychique. En commun avec la théorie de l’esprit, elles forment un élément fondamental de la constitution de la réalité transitionnelle et du développement de la relation transférentielle. Nous observons enfin que les données neuroscientifiques au sujet de l’empathie révèlent la polysémie et la stratification de la relation transférentielle. Je proposerais que l'ensemble des découvertes et des approches neuroscientifiques que nous avons mentionnées, compose la cartographie neuronale du champ transitionnel, que nous pourrions peut-être hypothétiquement nommer comme étant le cerveau  transitionnel.

 Dans le cadre d’une relation thérapeutique, la rencontre et la communication entre deux mondes psychiques est produite et fondée sur l’énaction asymétrique de représentations d'action intrasubjectives, de théories de l'esprit, de mouvements d’empathie et d’introspection, de modes de mentalisation et d'auto-organisation. Au sein de leur espace commun intermédiaire se crée un champ transitionnel de représentations d'action potentielles, de théories de l'esprit potentielles, de représentation et de méta-élaboration des mouvements précédents d’empathie et d’introspection. Et ainsi se crée un champ de modes virtuels d'auto-organisation, de nouvelles formes de mentalisation et d'action. En suivant le concept freudien de l’ "organisme", je dirais que le transfert est une entité, qui n'appartient ni à la réalité extérieure, ni à la réalité psychique, elle ne fait exclusivement partie ni de l'analyste ni de son patient. C’est une forme intermédiaire, provenant des processus du champ somatopsychique de la réalité transitionnelle, dont nous proposerions qu'ils assurent une fonction de liaison entre le psychisme et corps ainsi qu’entre l'entité somatopsychique et les objets. Dans ce sens je dirais que le transfert, entendu comme un concept, un mode de transaction et de communication, et comme un ensemble de processus cognitifs, psychiques et neuronaux, se place, il en est une expression, dans le champ de liaison entre la psychanalyse et les neurosciences.

 Les éléments et les pensées que nous avons présentées ne correspondent qu’à un parcours bref et partiel de l’étendue du champ des données actuelles en neurosciences, dont je considère qu'elles peuvent intéresser la psychanalyse, dans la praxis clinique, et au sujet desquelles la pensée psychanalytique pourrait éventuellement contribuer à l'approche neuroscientifique. Ma pensée est que dans ce dialogue, et ceci afin qu’il soit productif, il faudrait investir plutôt dans le sens de la recherche des contrepoints que dans celui des corrélations, de ce qui forme un processus de liaison et de transition entre ces deux domaines que des corrélations anatomo-fonctionneles linéaires.

 

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